1. Le contexte : la fermeture de coco.gg
Lancée en 2003 par Isaac Steidl, coco — initialement coco.fr, puis coco.gg — s'est imposée comme « le premier chat sans inscription en France ». Sa promesse était simple, brutalement efficace, et n'a pratiquement pas évolué en vingt ans : accès gratuit, sans création de compte, salons régionaux et thématiques, échange en temps réel avec des inconnus.
Selon Médiamétrie (publié dans la presse au moment de la fermeture), coco.gg comptabilisait environ 778 000 visiteurs uniques mensuels dans les mois précédant le démantèlement.
L'opération « Coco » du 25 juin 2024 a été conduite sous l'autorité de la JUNALCO du parquet de Paris, avec l'UNCyber, l'ONAF, la DGDDI, et six pays européens via Eurojust. Les serveurs ont été saisis, plus de cinq millions d'euros d'avoirs gelés à l'étranger, et le fondateur Isaac Steidl interpellé en Bulgarie. Il sera mis en examen, en janvier 2025, sur huit chefs d'accusation, parmi lesquels : complicité de trafic de stupéfiants, détention et diffusion d'images pédopornographiques, corruption de mineurs par voie électronique, proxénétisme aggravé, association de malfaiteurs, blanchiment aggravé, et administration d'une plateforme en ligne destinée à faciliter des transactions illicites en bande organisée.
« Entre le 1er janvier 2021 et le 7 mai 2024, 23 051 procédures judiciaires ont été ouvertes en lien avec la plateforme coco. 70 parquets sur l'ensemble du territoire national ont transmis des procédures impliquant la plateforme, au préjudice de 480 victimes. »
Les faits visés couvrent un spectre exceptionnellement large : pédocriminalité, proxénétisme, viols (dont une grande part des faits de l'affaire des viols de Mazan, où Dominique Pelicot recrutait sous des pseudonymes dans le salon « À son insu »), guets-apens homophobes documentés à Dijon, Mâcon, Grande-Synthe, Marseille et Solliès-Pont, vente de stupéfiants, et plusieurs homicides prémédités.
2. Que peut-on vraiment dire de l'écosystème post-Coco ?
Au moins trois choses, et seulement trois.
2.1 — La fragmentation est observable, sa répartition ne l'est pas
Ce qu'on observe : les requêtes Google « alternative coco » et « site comme coco » ont connu un pic massif en juillet 2024 (intérêt relatif à 100 sur Google Trends France), un plateau exploratoire jusqu'à fin 2025, et une normalisation depuis. Les acteurs francophones identifiables qui se positionnent sur ces requêtes sont :
- ·Bounty Chat — chat sans inscription, présent sur Google sur les requêtes alternative.
- ·Cocoland — un clone explicite ayant motivé une nouvelle enquête du parquet de Paris (rapportée par JournalduWeb en 2025).
- ·Tchatche.com — opérateur historique du chat freemium francophone.
- ·Wyylde, NousLibertin, Jacquie & Michel Contact — opérateurs libertins établis, qui revendiquent respectivement environ 4,5 M, 2,5 M et plusieurs millions de membres inscrits.
- ·Bazoocam et clones vidéo — chat vidéo aléatoire.
- ·Telegram et Discord — non-chat au sens classique, mais espaces où une partie de la communauté s'est manifestement reportée.
Ce que nous ne disons pas — et que nous refusons d'inventer : la répartition précise (« 18% pour X, 14% pour Y… ») de l'audience post-coco entre ces acteurs. Aucune source publique n'autorise ce niveau de précision. Tout chiffre prétendant à cela serait fabriqué.
2.2 — Le report vers Telegram est structurant — mais Telegram n'est pas un chat
Ce qu'on observe : les canaux libertins francophones sur Telegram peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers de membres et se sont multipliés après juin 2024. C'est la migration la plus visible.
Ce que cela ne reconstitue pas : Telegram est un espace de broadcast (un canal pousse, les abonnés lisent), pas un espace de conversation publique en temps réel. La dynamique du salon de chat — l'arrivée, le départ, la conversation à plusieurs voix simultanées qui caractérisait coco — n'y existe pas. Une partie de la diaspora post-coco s'est donc reportée sur Telegram pour de la diffusion de contenu, pas pour du chat communautaire.
2.3 — Le précédent Omegle suggère un temps de recomposition de 9 à 14 mois
Ce qu'on sait : Omegle, fermé le 8 novembre 2023 après plus de 608 000 cas d'abus sexuels d'enfants signalés au NCMEC sur la seule année 2022, a vu son audience se redistribuer en quelques mois sur Thundr, Uhmegle, OmegleMe, ChitChat.gg, Emerald Chat et Ome.tv. Huit à dix mois après la fermeture, l'écosystème s'était stabilisé sur une structure multi-acteurs, sans qu'aucun ne reconstitue la position dominante d'Omegle.
Ce qu'on en déduit (encadré) : par analogie, et avec les précautions liées à toute analogie inter-marchés, on peut estimer la fenêtre de recomposition post-coco à environ 9 à 14 mois. Cette fourchette est cohérente avec l'évolution observée des requêtes Google Trends francophones (pic juillet 2024 → normalisation été 2025), mais elle reste une analogie, pas une mesure.
3. La démographie sexuelle française en 2024 (Inserm CSF-2023)
L'enquête Contexte des sexualités en France 2023 (CSF-2023), pilotée par l'Inserm et l'ANRS-MIE, publiée le 13 novembre 2024 sur la base de 31 518 répondants âgés de 18 à 89 ans, fournit la mesure la plus solide actuellement disponible sur le rapport des Français au sexuel en ligne.
« 33,0 % des femmes et 46,6 % des hommes âgés de 18 à 89 ans interrogés dans CSF-2023 ont déjà eu une expérience sexuelle en ligne avec une autre personne (connexion à un site de rencontre, rencontre d'un partenaire sexuel sur Internet, échange d'images ou vidéos intimes). »
Chez les moins de 30 ans, ces taux montent à 63,9 % chez les femmes et 72,8 % chez les hommes. L'envoi d'images intimes au cours de la vie concerne 13,8 % des femmes et 17,9 % des hommes — la réception, 18,7 % des femmes et 24,5 % des hommes.
Ce que ces chiffres permettent de dire au sujet de la diaspora post-coco : le marché potentiel de plateformes structurées n'est pas une niche. C'est désormais une majorité chez les hommes, près de la moitié chez les femmes, et la grande majorité chez les moins de 30 ans. La fermeture de coco n'a pas réduit la demande — elle a fragmenté l'offre.
4. Ce qu'on apprend en construisant : la série temporelle de notre cohorte IL
Le ratio cumulé « 68 % couples / 28 % hommes seuls / 3 % femmes seules » qu'on observe sur l'agrégat des 700 inscriptions ne raconte qu'une moitié de l'histoire. Découpée en série temporelle mensuelle, la même cohorte révèle deux régimes successifs que toute plateforme libertine traverse — et que coco, par construction, n'avait jamais traversés.
4.1 — Série temporelle complète des inscriptions complétées
| Mois | Couples | Hommes seuls | Femmes seules | Total | % hommes seuls |
|---|---|---|---|---|---|
| déc 2025 | 161 | 0 | 2 | 163 | 0 % |
| jan 2026 | 93 | 0 | 3 | 96 | 0 % |
| fév 2026 | 105 | 0 | 5 | 110 | 0 % |
| mar 2026 | 56 | 0 | 5 | 61 | 0 % |
| avr 2026 | 26 | 9 | 1 | 36 | 25 % |
| mai 2026 | 34 | 66 | 4 | 104 | 63 % |
| juin 2026 | 4 | 119 | 4 | 127 | 94 % |
Régime 1 — Inscription homme seul fermée au niveau produit (déc 2025 – mars 2026). 415 couples inscrits, 0 homme seul, 15 femmes seules. Le 0 de la colonne « hommes seuls » n'est pas un artefact statistique ni le résultat d'une acquisition « ciblée vers les couples » : pendant cette phase, l'inscription homme seul était techniquement désactivée au niveau du produit. La création de compte n'acceptait que les profils « couple » et « femme seule ». La porte était fermée — d'où le zéro mécanique. Cette contrainte produit visait à construire d'abord une base couple/femme suffisante pour valider l'environnement avant d'ouvrir le funnel complet.
Régime 2 — Ouverture du funnel (avril – juin 2026). En avril 2026, nous avons ouvert l'inscription homme seul. Les colonnes avril/mai/juin mesurent le flux organique réel une fois cette porte ouverte : 9 hommes en avril, 66 en mai, 119 en juin contre 4 couples. Le mois de juin 2026 livre 94 % d'hommes seuls sur 127 inscriptions. C'est, sur ce point de mesure, ce que produit notre funnel une fois ouvert.
Lecture comparative.
- ·Wyylde, opérateur libertin établi en France, communique publiquement un ratio mature d'environ 50 % couples / 35 % hommes seuls / 15 % femmes seules sur sa base totale (sources : presse spécialisée, communications Wyylde). C'est le résultat d'une décennie de rééquilibrage progressif.
- ·L'audience pré-fermeture de coco était estimée par les forums utilisateurs à plus de 70 % d'hommes seuls non-vérifiés. C'est ce qu'une plateforme « sans inscription, sans vérification » produit mécaniquement à long terme.
- ·Notre juin 2026 (94 % hommes seuls) est cohérent avec ces deux références (Wyylde mature à 35 %, coco mûr à plus de 70 %) et avec ce que les forums spécialisés décrivent du démarrage de toute nouvelle plateforme libertine en day-1. Mais c'est un point de mesure — un mois, un marché (IL), un funnel à un instant donné. Nous ne prétendons pas qu'il soit « universellement reproductible » : nous prétendons qu'il est cohérent avec un faisceau d'observations convergentes.
Pourquoi nous publions la série temporelle complète. Cacher la transition déc→juin ferait du ratio cumulé 68/28/3 un chiffre marketing — ce qu'il n'est pas. Le publier brut, avec sa série, le rend lisible pour ce qu'il est : l'arc d'une plateforme libertine entre son régime « porte fermée » et son régime « porte ouverte ». C'est, à notre connaissance, la première fois qu'une telle série est publiée par une plateforme libertine francophone.
4.2 — Concentration géographique (cohorte IL, juin 2026)
Sur les 675 comptes géo-localisés, 99 % sont en Israël. Les douze premières villes représentent 66 % de la cohorte :
| Ville (déclarative) | Effectif | Part |
|---|---|---|
| Tel Aviv-Yafo | 125 | 18,5 % |
| Haïfa | 54 | 8,0 % |
| Jérusalem | 49 | 7,3 % |
| Rishon LeTsion | 41 | 6,1 % |
| Be'er Sheva | 27 | 4,0 % |
| Rehovot | 25 | 3,7 % |
| Ramat Gan | 24 | 3,6 % |
| Ashdod | 23 | 3,4 % |
| Ashkelon | 21 | 3,1 % |
| Hadera | 20 | 3,0 % |
| Kfar Saba | 18 | 2,7 % |
| Netanya | 18 | 2,7 % |
Marché français : 0 utilisateur au moment de cette publication. Nous lançons l'acquisition FR en même temps que cette étude — c'est précisément ce qui justifie la transparence de la série IL. Les médias et les utilisateurs francophones qui découvriront obuny via cette étude doivent savoir où nous en sommes, et à quel régime d'asymétrie ressemblera le funnel FR pendant ses premiers mois si nous reproduisons une phase d'amorçage couple-only — ou non.
5. Ce qu'on en tire pour la communauté et les plateformes
Vérification d'âge et identité. Le bouton « J'ai 18 ans » n'est plus défendable, ni juridiquement (entrée en application du référentiel ARCOM le 11 avril 2025), ni opérationnellement. Les méthodes recommandées par l'ARCOM — double anonymat via tiers de confiance, vérification par analyse faciale d'estimation d'âge, portefeuilles d'identité numérique — sont matures.
Vérification universelle vs vérification opt-in : notre choix assumé. La vérification d'identité de TOUS les inscrits, dès l'inscription, divise par 3 à 5 le taux de conversion du funnel (chiffres internes obuny, cohorte test). Pour ne pas réduire la plateforme à une niche de power-users, nous opérons une vérification obligatoire pour le contenu sensible (vidéo, audio, salons fermés) et opt-in pour le browse. Les profils vérifiés portent un badge distinct ; les non-vérifiés peuvent consulter mais pas être consultés en vidéo. C'est un tradeoff explicite quality-vs-funnel — différent de Wyylde (vérification couple à l'inscription) et de coco (vérification nulle).
Fermer puis ouvrir le funnel — un choix produit explicite. Le ratio observé sur notre cohorte une fois le funnel ouvert (~94 % hommes seuls en juin 2026, voir §4.1) ne se corrige pas en post-traitement. La séquence que nous avons appliquée — inscription homme seul désactivée au niveau produit pendant 4 mois pour amorcer une base couple/femme, puis ouverture du funnel complet — est inconfortable à publier (les hommes seuls écartés temporairement font partie de l'audience future), mais elle évite que la plateforme s'installe d'emblée dans le régime « 90 % hommes seuls non-vérifiés » qui caractérisait coco. C'est un choix produit explicite, documenté par notre série temporelle, pas une politique marketing.
Modération hybride humain + IA. Le modèle Bazoocam (équipe humaine + systèmes automatisés) illustre le standard émergent. Modération entièrement automatisée : échec sur le contexte. Modération entièrement humaine : ne tient pas l'échelle. La combinaison, avec escalation humaine sur signalement, devient l'attente minimale.
Architecture de signalement et coopération. Canal de signalement standardisé vers Pharos, format d'export de logs conforme aux réquisitions JUNALCO, politique publique de coopération. L'opacité n'est plus un avantage concurrentiel — c'est un risque existentiel.
6. Méthodologie et limites
Période d'analyse. Janvier 2024 à juin 2026.
Sources publiques. Communiqué du Parquet de Paris du 25 juin 2024 ; délibération ARCOM 2024-20 du 9 octobre 2024 ; rapport CSF-2023 publié par l'Inserm et l'ANRS-MIE le 13 novembre 2024 ; couverture presse (France Info, Le Parisien, Le Monde, BFM, Clubic, Slate, La Presse, ZATAZ, Cyberjustice.blog, JournalduWeb, Club des Juristes) ; fiches Wikipédia coco.gg, Isaac Steidl, Affaire des viols de Mazan ; publications académiques de Daniel Welzer-Lang ; communications publiques des plateformes (Wyylde, NousLibertin, Jacquie & Michel Contact, Tchatche, Bazoocam). Toutes vérifiables.
Données first-party obuny. Requêtes SQL agrégées et anonymisées sur la base d'inscription obuny.com. Date d'extraction : 11 juin 2026. Cohorte : 700 comptes avec registration_complete = true, soit la totalité des inscriptions complétées entre décembre 2025 et juin 2026 (le total des sept colonnes mensuelles présentées en §4.1 fait 697). La requête peut être reproduite — nous publions sur demande la définition des champs (identity_type, city) et les groupes d'agrégation utilisés.
Ce que nous n'avons pas mesuré. La répartition fine des audiences post-coco entre Bounty Chat, Tchatche, Cocoland et leurs concurrents : aucune source publique n'autorise ce niveau de précision. Nous refusons d'inventer un tableau de parts de marché.
Ce que nous avons explicitement estimé (et non mesuré). La fenêtre 9–14 mois de recomposition post-fermeture, dérivée par analogie avec le précédent Omegle. La validité de cette analogie reste discutable et nous l'assumons comme telle.
Limites de notre cohorte. n=700 reste modeste. Notre cohorte est principalement israélienne — les ratios structurels (couple / single male / single female) sont indicatifs d'une dynamique early-stage de plateforme libertine, pas d'une mesure du marché français. Toute extrapolation à la France post-coco doit être qualifiée comme telle.
Reproductibilité. Sources publiques : vérifiables. Données first-party : requêtes SQL reproductibles sur demande. Cette étude est publiée sous licence Creative Commons CC-BY 4.0 — citation libre avec attribution.