Je pratique le soufisme dans une confrérie depuis douze ans, personne dans ma tariqa ne sait que je suis libertin, et cette double vie commence à me peser
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Je vais essayer de raconter ça même si je suis pas sûr du tout d'avoir envie qu'on me réponde. C'est plus pour formuler je crois. Voilà. Homme 48 ans, marié, deux ados, je suis musulman d'origine algérienne par mon père, ma mère est française convertie. Je pratique le soufisme depuis douze ans dans une tariqa de tradition naqshbandi, on se retrouve deux fois par semaine pour le dhikr collectif dans une salle qu'on loue en banlieue parisienne, on a un cheikh qui passe deux fois par an, mes frères en spiritualité sont une vingtaine je dirais. C'est devenu le centre de ma vie intérieure. Pas l'Islam culturel familial de mon enfance, autre chose, beaucoup plus profond, beaucoup plus exigeant aussi.
Et avec ma femme on est libertins depuis sept ans, échangistes club et soirées, elle est pas musulmane d'origine, on a un fonctionnement qui marche. Personne de ma tariqa ne sait, personne de mes amis libertins ne sait que je pratique le soufisme. Strictement personne. Cette double vie j'ai tenu douze ans avec et maintenant je commence à craquer un peu. Pas par culpabilité religieuse au sens classique, je suis pas dans cette grille de péché récompense punition. Plus parce que le soufisme exige une cohérence intérieure radicale et que je sens que ce cloisonnement entre les deux moitiés de moi devient un obstacle à la progression spirituelle elle-même.
Mon cheikh sait pas. Si je lui dis je serai probablement exclu de la tariqa parce que mon cas particulier dans l'école Naqshbandi serait probablement traité strictement même si certains soufis sont plus souples. Si je dis pas je continue ce cloisonnement qui finit par étouffer.
Y a sûrement personne d'autre ici dans ce cas précis mais bon. Quelqu'un qui pratique sérieusement une tradition exigeante avec un cadre communautaire et qui a une vie d'adulte différente à côté. Comment vous gérez l'impossible.
Answers
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★ Je vais te répondre frère parce que ta question m'a remué. Je suis pas dans la même tariqa que toi, je suis dans une lignée chadiliya, mais j'ai 54 ans, je pratique depuis vingt-deux ans, et je porte une situation comparable depuis longtemps même si pas identique. Voilà ce que je peux te dire après deux décennies à essayer de comprendre cette tension. Premièrement, la cohérence intérieure dont tu parles, qui te tire vers la formulation au cheikh, c'est une exigence réelle du tasawwuf, c'est pas une projection de ta part. Le soufi ne peut pas vivre indéfiniment dans le partage. Ihsan, l'excellence, c'est une intégrité entre ce qu'on dit, ce qu'on fait, et ce qu'on est en présence d'Allah. Donc ton intuition est juste sur le principe. Deuxièmement, et c'est là où ça devient délicat, l'application n'est pas évidente. La plupart des cheikhs naqshbandi appliqueraient effectivement strictement la halakha sur ta situation, tu serais probablement écarté de la tariqa, et ce serait perçu comme une exigence d'amour et non comme une punition. Mais certains cheikhs sont d'une autre profondeur, et notamment quelques cheikhs naqshbandi formés en Turquie ou en Bosnie qui ont une approche plus enveloppante. Avant d'envisager de parler à ton cheikh actuel, est-ce que tu as la possibilité d'avoir un échange spirituel avec un autre cheikh, ailleurs, pour tester ce que ça donne quand tu nommes ta réalité dans un autre cadre. Pas pour changer de tariqa, pour ouvrir une porte. Troisièmement, sur ta femme. Tu dis pas où elle en est de tout ça. Elle sait que tu es soufi pratiquant, elle voit ce que ça t'apporte, elle accepte ton double cloisonnement parce qu'elle bénéficie peut-être de la stabilité que ça te donne. Mais elle, son rapport à ta vie spirituelle, à ta tariqa, à tes nuits de dhikr, c'est quoi exactement. Si vous n'en avez jamais parlé profondément, c'est peut-être par là que la cohérence intérieure peut commencer à se reconstruire, pas en révélant à ta tariqa mais en révélant à ta femme la profondeur de ce que tu vis intérieurement. Quatrièmement, et c'est ce qui me touche le plus dans ce que tu écris, le mot étouffer. Quand un soufi écrit qu'il étouffe, c'est un signal sérieux. Pas pour décider tout de suite, pour t'accorder du temps. Prends une retraite, khalwa simple ou voyage seul, dix jours quelque part. Loin de la tariqa et loin de la vie libertine, juste avec Allah et avec toi-même. Sans décision à prendre. Ce qui doit émerger émergera. Que Dieu te garde.
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Question qui peut paraître dure. Tu décris ta tariqa et ta pratique avec beaucoup de profondeur. Tu décris ton libertinage avec ta femme sans guère de profondeur, presque comme une activité. Est-ce que c'est juste pudeur de partage ici, ou est-ce que ça reflète vraiment une asymétrie dans ce que les deux dimensions te donnent. Parce que ça change un peu la question.
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Non-musulman ici. Ton post est troublant parce que la pression communautaire que tu décris on la sous-estime totalement quand on est de l'extérieur. Douze ans de pratique tariqa c'est pas une activité associative que tu peux quitter. C'est une famille spirituelle. Quitter c'est un deuil. Rester en mentant c'est un autre deuil. Pas de solution facile, juste du courage à trouver. Bon vent.
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Tu as construit ta vie sur un mensonge à ta tariqa pendant douze ans. Sors-en. Tu peux rester musulman pratiquant sans confrérie. Cette double vie va finir mal.
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Ibn Arabi, Rumi, Ghazali sur l'amour. Lis-les ou relis-les. Pas pour trouver une autorisation, pour mesurer la complexité de la tradition que tu portes. Le soufisme historique a connu des positions très diverses sur la sexualité, l'amour, le corps. La rigueur contemporaine de certaines tariqas est pas la seule lecture possible de l'héritage.
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