Que dire d'une rencontre qui n'eut lieu, à proprement parler, que dans une bibliothèque ? Constance avait quarante-deux ans, magistrate au tribunal d'Aix-en-Provence, divorcée depuis six années d'un mariage qui avait été honorable et tiède. Elle vivait seule, dans un grand appartement du cours Mirabeau, parmi ses livres et son chat persan. Léopold avait quarante-cinq ans, antiquaire spécialisé en mobilier provençal du XVIIIe siècle, veuf depuis trois ans d'une femme qu'il avait aimée tendrement, le cœur en convalescence et la maison silencieuse. Ils ne se seraient jamais rencontrés sans Béatrice et Augustin, vieux amis communs qui possédaient un mas magnifique entre Aix et Saint-Rémy, et qui organisaient deux fois l'an un cocktail libertin pour leurs cercles bourgeois — affaire fort discrète, conviée à choix, qui réunissait avocats, médecins, antiquaires, professeurs et notaires en quête d'élégance et d'une vie plus libre que celle que la province leur prêtait. Ce printemps-là, l'invitation tomba pour Constance et Léopold le même jour. Tous deux acceptèrent, chacun pour ses propres raisons, sans se connaître. Tous deux lurent — l'un avant d'écrire, l'autre avant d'arriver — le guide de l'étiquette en soirée échangiste, qu'ils trouvèrent fort utile, encore que le mot "échangiste" parût à Léopold un peu vulgaire pour ce qui se faisait, ce soir-là, chez Béatrice. Voici, en cinq tableaux, ce que fut leur rencontre — qu'aucun des deux ne pensait être autre chose qu'une soirée de plus, et qui se révéla être le commencement d'une correspondance, puis d'un amour. C'est ainsi qu'on tombe amoureux, parfois, à l'âge où l'on croit que cela ne saurait plus arriver — il suffit d'une bibliothèque, d'un Marivaux relié et d'une heure et demie volée au reste du monde.

Le mas de Béatrice et Augustin, entre Aix et Saint-Rémy

Il faut imaginer le lieu pour comprendre. Le mas — qu'on appelait, dans la famille de Béatrice, "la Pinède" — était une bâtisse du XVIIIe, restaurée avec ce goût rare qui ne fait jamais sentir l'argent qu'on y a mis. Pierres apparentes, tomettes de Salernes, charpente en chêne, cyprès et oliviers en avenue, piscine creusée à flanc de colline, et, sous le toit du salon principal, une bibliothèque que feu le grand-père d'Augustin avait constituée durant cinquante années — des éditions originales du XVIIIe et XIXe, reliures plein cuir, marivaudages et libertinages classiques fort bien rangés près des sermons jansénistes, comme il convenait à un esprit cultivé. Le cocktail commençait à dix-neuf heures. Une trentaine d'invités, jamais davantage, en tenue de soirée, avec un service discret de deux personnes pour les boissons et les amuse-bouches. La règle de la maison était simple, énoncée par Augustin lui-même, en quelques phrases liminaires devant la cheminée : "Mes amis, vous êtes ici chez nous. Le rez-de-chaussée est pour la conversation. Le premier étage et l'aile ouest, pour ce que vous voudrez. Personne n'est obligé de rien. Personne n'a le droit d'insister. Le non est sacré, le oui est précieux. Bonne soirée." Constance arriva à dix-neuf heures et quart, en robe noire de soie, perles aux oreilles, parfum léger. Elle salua Béatrice, embrassa Augustin, accepta une coupe de champagne, et s'éloigna vers la terrasse pour respirer l'odeur des cyprès. Léopold arriva un quart d'heure plus tard, costume gris à fines rayures, chemise blanche sans cravate, pochette de soie crème. Il salua à peine — il avait toujours détesté les présentations en groupe — et fit le tour des invités, s'arrêtant deux minutes ici, trois minutes là, sans se fixer. À vingt heures, lassé du brouhaha du salon, il monta deux marches et poussa la porte de la bibliothèque, où il pensait n'être pas dérangé. Constance s'y trouvait déjà.

La rencontre dans la bibliothèque, vingt heures sonnées

Elle était debout devant un rayon, un livre ouvert dans les mains. Elle leva les yeux à l'entrée de Léopold, sans surprise excessive, avec ce léger sourire qu'ont les gens cultivés lorsqu'ils sont surpris dans un lieu cultivé. "Pardon — je ne savais pas qu'on y était." "Vous ne dérangez pas. Restez." Léopold s'avança, vit le titre du livre qu'elle tenait — un volume relié des Fausses Confidences de Marivaux. Il sourit. "Vous êtes une lectrice de Marivaux ?" "Spinoza, plutôt. Mais Marivaux, ce soir, dans une telle maison, m'a paru plus juste." Le ton était posé. Pas ironique, mais lucide. Léopold sentit qu'il fallait répondre à la même hauteur. "Le marivaudage est un libertinage de salon, ai-je toujours pensé. La conversation y tient lieu d'acte." "Et l'acte, lui, n'y est jamais que la métaphore d'une parole qu'on n'a pas su prononcer." Il rit doucement. "Vous parlez comme un personnage de Crébillon fils." "Je suis magistrate. Je parle comme un greffier qui aurait lu Laclos." "Magistrate ? Je suis antiquaire. Léopold." "Constance." Ils s'étaient assis, elle dans un fauteuil de cuir fauve, lui sur la banquette en face. La conversation s'installa avec cette aisance des esprits qui se reconnaissent immédiatement. Ils parlèrent de Marivaux d'abord, puis de Laclos, puis de Sade — qu'ils évoquèrent l'un et l'autre avec cette ironie distancée des bourgeois cultivés qui connaissent les œuvres mais refusent les pratiques. Léopold dit, avec un sourire en coin : "Sade — quel ennui, finalement. Que d'efforts pour si peu de plaisir." Constance répondit : "C'est qu'il confondait la transgression avec la jouissance. Erreur classique des hommes pressés." Ils rirent ensemble. Il était vingt heures vingt-cinq.

Une heure et demie volée à la soirée

Pendant près de quatre-vingt-dix minutes, Constance et Léopold ne quittèrent pas la bibliothèque. Trois fois, des invités poussèrent la porte, virent les deux conversateurs, comprirent, et se retirèrent en s'excusant. Une fois, Béatrice elle-même entra avec deux coupes de champagne, posa les coupes sur le guéridon entre eux, sourit à Constance, et repartit sans un mot. La conversation glissa de la littérature aux souvenirs, des souvenirs aux deuils — Léopold parla de sa femme défunte avec une dignité contenue, Constance de son divorce avec une lucidité tranquille. Vers vingt et une heures, Léopold dit : "Puis-je vous demander pourquoi vous êtes venue ce soir ?" "Parce que Béatrice me l'a demandé. Parce que je sors peu. Parce qu'il me semblait qu'à mon âge, ne plus rien faire serait un péché contre la vie." "Je vous comprends." "Et vous ?" "Pour les mêmes raisons, je suppose. Et parce que ma maison est devenue silencieuse au-delà du raisonnable. J'ai pensé qu'une soirée — même de cette nature — me ferait du bien." "Vous êtes-vous, ce soir, occupé d'autre chose que de cette bibliothèque ?" "Pas à l'instant. Et je crois que je ne le ferai pas." "Moi non plus." Ils sourirent ensemble, sans gêne. À vingt et une heures trente, Constance regarda sa montre. "Il me faudrait, en bonne convive, redescendre saluer mes hôtes." "Permettez-moi, alors, de vous demander une chose." "Demandez." "Auriez-vous l'amabilité de m'envoyer votre adresse — je veux dire postale ?" Elle inclina la tête. "Postale. C'est joli, ce mot, dans une bouche d'antiquaire." "C'est que j'aimerais vous écrire, plutôt que vous appeler." "Je vous l'envoie." Elle prit son carnet, déchira un feuillet, écrivit son adresse rue Granet, et le lui tendit. Ils descendirent ensemble. À l'entrée du salon, Léopold s'inclina légèrement et dit : "À bientôt, j'espère." "À bientôt." Elle resta dix minutes au cocktail, salua Béatrice et Augustin, et rentra à Aix vers vingt-deux heures.

Un mois de correspondance, dix lettres

Trois jours après la soirée, Constance reçut, dans sa boîte aux lettres du cours Mirabeau, une enveloppe à son nom, écrite à la plume, oblitérée Saint-Rémy. La lettre faisait deux pages. Léopold l'avait écrite à la main, encre noire, papier vergé. Il y revenait sur leur conversation, citait Marivaux, citait surtout Madame de Sévigné — "Je ne sais si l'on peut, à nos âges, se permettre encore les emportements de la jeunesse, mais je sais qu'on peut se permettre les patiences de la maturité, et celles-ci valent bien celles-là." Il finissait par lui demander si elle accepterait de lui répondre. Constance répondit le surlendemain. Sa lettre, plus courte, était tout aussi belle. Elle disait qu'elle avait peu écrit de lettres dans sa vie — les magistrats écrivent des arrêts, non des billets — mais qu'elle voulait bien apprendre. Elle citait La Bruyère. Elle proposait, pour la lettre suivante, qu'ils se choisissent un thème. Léopold proposa l'amitié. Ils s'écrivirent à ce sujet pendant deux lettres. Puis le thème changea : les goûts, les regrets, les espérances. En tout, durant un mois, dix lettres furent échangées. Léopold, fidèle aux principes qu'il s'était donnés en relisant le guide du premier message libertin — bien qu'il jugeât le format épistolaire plus noble que le numérique —, ne précipita rien. Constance, qui avait elle aussi parcouru à toutes fins utiles le guide de sécurité libertine, se laissa porter par la lenteur. Au dixième échange, Léopold proposa enfin un dîner. "Cours Mirabeau, le restaurant de votre choix, le soir de votre choix, à condition que ce soit dans la quinzaine." Constance choisit le mardi suivant, au Mirabeau Café, vingt heures. Elle y arriva en robe bleu nuit, perles aux oreilles, le sourire qu'elle avait eu dans la bibliothèque.

Le dîner cours Mirabeau, et la vie qui s'ensuit

Le dîner fut tout ce qu'il fallait qu'il fût : long, simple, sérieux. Ils parlèrent de leurs lettres, de ce qui n'avait pas été dit. Vers vingt-deux heures, Léopold dit : "Constance, j'ai cinquante-cinq ans dans dix ans. Je suis veuf, et je ne me remarie pas. Je suis discret, et je vous demande de l'être avec moi. Mais j'aimerais — si vous l'acceptez — que ce soir soit le commencement d'une chose entre nous." "Je l'accepte." "Sur les pratiques que nous avons croisées chez Béatrice, j'ai des envies ouvertes mais qui ne sont rien sans un accord exprès. Je ne ferai jamais rien à votre insu, ni avec votre déplaisir." "Ni moi. Mais nous avons le temps. Vous me le permettez ?" "Vous m'octroyez le temps que vous voudrez." Ils dînèrent à nouveau, deux semaines plus tard, chez Léopold à Saint-Rémy, dans le mas de famille. Cette nuit-là, pour la première fois, ils firent l'amour, à eux deux, sans personne d'autre. Quatre mois plus tard, ils retournèrent à un cocktail chez Béatrice, en couple cette fois, et eurent leur première expérience à quatre, en soft swap, suivant fidèlement les principes qu'ils avaient lus dans le guide. Aujourd'hui, deux ans plus tard, ils sont toujours ensemble, vivent chacun chez soi (cours Mirabeau et Saint-Rémy), se voient quatre soirs par semaine, et fréquentent avec discrétion les cercles bourgeois libertins de la région d'Aix-en-Provence. Ils s'écrivent encore des lettres, parfois, lorsqu'ils sont séparés. Ils ont aussi adopté la règle de l'aftercare — qu'ils appellent entre eux "la conversation d'après" —, et celle du non sacré. Ils sont, tels qu'ils se voient eux-mêmes, des libertins de la maturité — et l'on aurait tort de croire que cela manque de chair. C'est seulement que la chair, à leur âge, est devenue plus précieuse, parce que mieux choisie. Et c'est peut-être en cela qu'ils sont, à leur insu, fidèles à Marivaux.

💡 Astuces clés

  • 1À la maturité, ne pas avoir honte de la lenteur ; la correspondance écrite reste un raffinement utile, même à l'ère du numérique.
  • 2Dans une soirée privée bourgeoise, la conversation suffit ; nul n'est tenu de monter à l'étage.
  • 3Toujours s'incliner devant le non, et tenir le oui pour précieux ; c'est une question de classe autant que d'éthique.
  • 4Lire un peu de Marivaux avant un cocktail libertin n'a jamais nui à personne.

Questions fréquentes

Qui sont Constance et Léopold ?

Constance, magistrate au tribunal d'Aix-en-Provence, divorcée depuis six ans, vit cours Mirabeau. Léopold, antiquaire spécialisé en mobilier provençal du XVIIIe, veuf depuis trois ans, vit dans un mas à Saint-Rémy. Ils se sont rencontrés à un cocktail libertin chez des amis communs, dans une bibliothèque.

Pourquoi n'ont-ils rien fait à la soirée ?

Parce que la conversation, qui dura une heure et demie, leur sembla être déjà tout. Ils sont représentatifs de cette tradition libertine de salon, où le marivaudage prime sur l'acte, et où la rencontre se prolonge dans une correspondance avant tout commerce charnel.

Qu'est-ce qu'un cocktail libertin "bourgeois" ?

Une soirée privée, sur invitation choisie, dans une maison particulière, avec une trentaine d'invités en tenue de soirée, où la conversation et le savoir-vivre tiennent une place égale, voire supérieure, à l'aspect libertin proprement dit. Très répandu dans les milieux cultivés du Sud de la France.

Comment leur correspondance a-t-elle abouti à un dîner ?

Dix lettres furent échangées en un mois, sur des thèmes choisis (l'amitié, les regrets, les espérances). Ce fut Léopold qui proposa enfin un dîner cours Mirabeau, et Constance qui accepta. Ils n'ont fait l'amour qu'à leur deuxième rencontre suivante, dans le mas de Saint-Rémy.

En résumé

L'histoire de Constance et Léopold est un marivaudage moderne — bibliothèque, lettres, dîners cours Mirabeau, mas en Provence. Pour t'en inspirer, lis le guide étiquette soirée échangiste, le libertinage après 40 ans, le libertinage en Provence, le aftercare et le non sacré. D'autres récits dans témoignages couples libertins. Bienvenue sur obuny.